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C’est qui Voltaire ?

Voltaire philosophe

Lettre au duc de Richelieu, 8 octobre 1770, D16692, Pléiade, t. X, p. 436.« J’aime passionnément la philosophie qui tend au bien de la société,
et à l’instruction de l’esprit humain, et je n’aime point du tout l’autre »

Ludwig Wittgenstein, Investigations philosophiques, Première partie, § 107.« Revenons donc au sol raboteux ! »

 

Voltaire philosophe. On sait assez combien ce qualificatif peut lui être refusé, au nom de préjugés ou d’incompréhensions spontanés ou grevés d’arrière-pensées. Voltaire écrivain, Voltaire « passeur » de la philosophie des autres, Voltaire polémiste, Voltaire journaliste : mais Voltaire philosophe, point du tout !

Le florilège que nous proposons ci-dessous voudrait au contraire contribuer à illustrer une dimension essentielle de l’œuvre du Patriarche de Ferney.

Dans les définitions, on trouvera une conception de la philosophie voltairienne dont les visées théoriques sont intimement liées à une activité pratique.

Mais la pensée voltairienne est toute entière dirigée contre les chimères métaphysiques, dont une philosophie obscure et désuète empoisonne et emprisonne l’esprit des hommes.

Au contraire, le probabilisme peut constituer le fondement de la philosophie voltairienne, dans laquelle le doute et l’ignorance inéluctables n’empêchent pas l’affirmation raisonnée de certaines convictions.

À ces conditions est rendu possible un art de vivre, sans recourir à aucune transcendance ou illusoire recherche d’un prétendu « sens de la vie ». Les joies et les peines immanentes à notre condition humaine y sont considérées au contraire dans une merveille de lucidité, de sensibilité et d’équilibre.

DÉFINITIONS

Lettre à Marie-Louise Denis, 24 août 1751, D4549, Pléiade, t. III, p. 459-460.« Qu’il y a de différence entre être philosophe et parler de philosophie ! »

Lettre à Jacob Vernes, 15 avril 1767, D14117, Pléiade, t. VIII, p. 1084.« J’écris pour agir. »

 

Éléments de la philosophie de Newton, éd. Prault (1741), « À madame la marquise Du Châtelet. Avant-propos », OC, t. XV, p. 192.La philosophie est de tout état et de tout sexe

« Madame,

La philosophie est de tout état et de tout sexe ; elle est compatible avec la culture des belles-lettres, et même avec ce que l’imagination a de plus brillant, pourvu qu’on n’ait point permis à cette imagination de s’accoutumer à orner des faussetés, ni de trop voltiger sur la surface des objets.

Elle s’accorde encore très bien avec l’esprit d’affaires, pourvu que dans les emplois de la vie civile, on se soit accoutumé à ramener les choses à des principes, et qu’on n’ait point trop appesanti son esprit dans les détails.

Elle est certainement du ressort des femmes lorsqu’elles ont su mêler aux amusements de leur sexe, cette application constante, qui est peut-être le don de l’esprit le plus rare.

Qui jamais a mieux prouvé que vous, Madame, cette vérité ? Qui a fait plus d’usage de son esprit et plus d’honneur aux sciences, sans négliger aucun des devoirs de la vie civile ? »

Dictionnaire philosophique, article « Philosophe » (1765), OC, t. XXXV, p. 433-434.Un jour suffit à un sage…

« Philosophe, amateur de la sagesse, c’est-à-dire de la vérité. Tous les philosophes ont eu ce double caractère ; il n’en est aucun dans l’antiquité qui n’ait donné des exemples de vertu aux hommes, et des leçons de vérités morales. Ils ont pu se tromper tous sur la physique ; mais elle est si peu nécessaire à la conduite de la vie, que les philosophes n’avaient pas besoin d’elle. Il a fallu des siècles pour connaître une partie des lois de la nature. Un jour suffit à un sage pour connaître les devoirs de l’homme.

Le philosophe n’est point enthousiaste, et il ne s’érige point en prophète, il ne se dit point inspiré des dieux ; ainsi je ne mettrai au rang des philosophes, ni l’ancien Zoroastre, ni Hermès, ni l’ancien Orphée, ni aucun de ces législateurs dont se vantaient les nations de la Chaldée, de la Perse, de la Syrie, de l’Égypte et de la Grèce. Ceux qui se dirent enfants des dieux étaient les pères de l’imposture ; et s’ils se servirent du mensonge pour enseigner des vérités, ils étaient indignes de les enseigner, ils n’étaient pas philosophes : ils étaient tout au plus de très prudents menteurs. »

Lettre à Étienne Noël Damilaville, 1er mars 1765, D12425, Pléiade, t. VII, p. 1068-1069.Le vrai philosophe défriche les champs incultes

« Je n’ai donc fait, dans les horribles désastres des Calas et des Sirven, que ce que font tous les hommes ; j’ai suivi mon penchant. Celui d’un philosophe n’est pas de plaindre les malheureux, c’est de les servir.

Je sais avec quelle fureur le fanatisme s’élève contre la philosophie. Elle a deux filles qu’il voudrait faire périr comme Calas, ce sont la vérité et la tolérance, tandis que la philosophie ne veut que désarmer les enfants du fanatisme, le mensonge et la persécution.

Des gens qui ne raisonnent pas ont voulu décréditer ceux qui raisonnent ; ils ont confondu le philosophe avec le sophiste ; ils se sont bien trompés. Le vrai philosophe peut quelquefois s’irriter contre la calomnie qui le poursuit lui-même. Il peut couvrir d’un éternel mépris le vil mercenaire [Fréron, le redoutable journaliste de la conservatrice Année littéraire] qui outrage deux fois par mois la raison, le bon goût et la vertu. Il peut même livrer en passant, au ridicule, ceux qui insultent à la littérature dans le sanctuaire où ils auraient dû l’honorer, mais il ne connaît ni les cabales, ni les sourdes pratiques, ni la vengeance. Il sait comme le sage de Montbart [Buffon], comme celui de Voré [Helvétius], rendre la terre plus fertile et ses habitants plus heureux. Le vrai philosophe défriche les champs incultes, augmente le nombre des charrues, et par conséquent des habitants ; occupe le pauvre et l’enrichit, encourage les mariages, établit l’orphelin, ne murmure point contre des impôts nécessaires, et met le cultivateur en état de les payer avec allégresse. Il n’attend rien des hommes, et il leur fait tout le bien dont il est capable. Il a l’hypocrite en horreur, mais il plaint le superstitieux ; enfin il sait être ami. »

Lettre à Jacques Lacombe, vers le 5 janvier 1767, D13812, Pléiade, t. VIII, p. 836.Elle n’est le partage que des hommes placés dans la médiocrité

« La philosophie ne pénètre pas toujours chez les grands qui ordonnent, et encore moins chez les hordes des petits qui exécutent. Elle n’est le partage que des hommes placés dans la médiocrité, également éloignés de l’ambition qui opprime, et de la basse férocité qui est à ses gages. »

Questions sur l’Encyclopédie, article « Philosophie » (1771), Section première, OC, t. XLII B, p. 410-411.Dès qu’elle paraît, elle est persécutée

« Écrivez filosofie ou philosophie, comme il vous plaira ; mais convenez que dès qu’elle paraît elle est persécutée. Les chiens à qui vous présentez un aliment pour lequel ils n’ont pas de goût vous mordent.

Vous direz que je répète ; mais il faut remettre cent fois devant les yeux du genre humain que la sacrée congrégation condamna Galilée, et que les cuistres qui déclarèrent excommuniés tous les bons citoyens qui se soumettraient au grand Henri IV, furent les mêmes qui condamnèrent les seules vérités qu’on pouvait trouver dans les ouvrages de Descartes.

De Thou et La Mothe Le Vayer sont des libertins érudits du XVIIe siècle. À propos du philosophe anglais John Locke, voir ci-dessous, Lettres philosophiques, 13e lettre.Tous les barbets de la fange théologique, aboyant les uns contre les autres, aboyèrent tous contre de Thou, contre La Mothe Le Vayer, contre Bayle. Que de sottises ont été écrites par de petits écoliers welches contre le sage Locke!

Welche, adjectif et nom forgé par Voltaire, d’après l’allemand Welsch (ce dérivé de Gallicus désigne au départ les anciens Gaulois, pour revêtir ensuite l’acception plus large d’étranger). Le Discours aux Welches, par Antoine Vadé (c’est-à-dire Voltaire), satire de l’orgueil des Français réactionnaires entichés de leur culture, publié en 1764, a contribué à la définition du terme.Ces Welches disent que César, Cicéron, Sénèque, Pline, Marc-Aurèle pouvaient être philosophes, mais que cela n’est pas permis chez les Welches. On leur répond que cela est très permis et très utile chez les Français ; que rien n’a fait plus de bien aux Anglais, et qu’il est temps d’exterminer la barbarie.

Vous me répliquez qu’on n’en viendra pas à bout. Non, chez le peuple et chez les imbéciles, mais chez tous les honnêtes gens, votre affaire est faite. »

Carnets, OC, t. LXXXII, p. 520.Philosophe ou cafetier...

« J’ai vu un Roselli, à la Haye, présenter requête pour être professeur en philosophie, ou pour tenir café. »

CONTRE LES CHIMÈRES MÉTAPHYSIQUES

Lettres philosophiques (1734), éd. Gerhardt Stenger, Paris, GF Flammarion, 2006, p. 134.« Je suis corps et je pense. »

Carnets, OC, t. LXXXII, p. 700.« Pourquoi a-t-on persécuté les philosophes qui ne font ni ne peuvent faire de mal ?
C’est qu’ils méprisent ce qu’on enseigne. »

 

Lettres philosophiques (1734), Douzième lettre « Sur le chancelier Bacon », éd. Gerhardt Stenger, Paris, GF Flammarion, 2006, p. 126-127.Père de la philosophie expérimentale

« Je me bornerai donc à vous parler de ce qui a mérité au chancelier Bacon l’estime de l’Europe.

Le plus singulier et le meilleur de ses ouvrages est celui qui est aujourd’hui le moins lu et le plus inutile : je veux parler de son Novum scientiarum organum. C’est l’échafaud avec lequel on a bâti la nouvelle philosophie ; et quand cet édifice a été élevé au moins en partie, l’échafaud n’a plus été d’aucun usage.

Le chancelier Bacon ne connaissait pas encore la nature ; mais il savait et indiquait tous les chemins qui mènent à elle. Il avait méprisé de bonne heure ce que des fous en bonnet carré enseignaient sous le nom de philosophie dans les petites-maisons appelées collèges ; et il faisait tout ce qui dépendait de lui, afin que ces compagnies, instituées pour la perfection de la raison humaine, ne continuassent pas de la gâter par leurs quiddités, leurs horreurs du vide, leurs formes substantielles, et tous ces mots que non seulement l’ignorance rendait respectables, mais qu’un mélange ridicule avec la religion avait rendus sacrés.

Il est le père de la philosophie expérimentale : il est bien vrai qu’avant lui on avait découvert des secrets étonnants. On avait inventé la boussole, l’imprimerie, la gravure des estampes, la peinture à l’huile, les glaces, l’art de rendre en quelque façon la vue aux vieillards par les lunettes, qu’on appelle besicles, la poudre à canon, etc. On avait cherché, trouvé, et conquis un nouveau monde. Qui ne croirait que ces sublimes découvertes eussent été faites par les plus grands philosophes, et dans des temps bien plus éclairés que le nôtre ? Point du tout : c’est dans le temps de la barbarie scolastique que ces grands changements ont été faits sur la terre. »

Lettres philosophiques, Treizième lettre « Sur M. Locke », éd. Gerhardt Stenger, Paris, GF Flammarion, 2006, p. 131-132.Tant de raisonneurs ayant fait le roman de l’âme

« Le monde se raffine toujours. Saint Bernard, selon l’aveu du père Mabillon, enseigna, à propos de l’âme, qu’après la mort elle ne voyait point Dieu dans le Ciel, Allusion à l’échec de la deuxième croisade que Bernard de Clairvaux avait soutenue publiquement.mais qu’elle conversait seulement avec l’humanité de Jésus-Christ ; on ne le crut pas cette fois sur sa parole. L’aventure de la Croisade avait un peu décrédité ses oracles. Mille scolastiques sont venus ensuite, comme le docteur irréfragable, le docteur subtil, le docteur angélique, le docteur séraphique, Ces périphrases, qui n’ont pas été forgées par Voltaire, désignent des théologiens : Hales, Scot, saint Thomas et saint Bonaventure.le docteur chérubique, qui tous ont été bien sûrs de connaître l’âme très clairement, mais qui n’ont pas laissé d’en parler comme s’ils avaient voulu que personne n’y entendît rien.

Notre Descartes, né pour découvrir les erreurs de l’Antiquité, mais pour y substituer les siennes, et entraîné par cet esprit systématique qui aveugle les plus grands hommes, s’imagina avoir démontré que l’âme était la même chose que la pensée, comme la matière, selon lui, est la même chose que l’étendue ; il assura que l’on pense toujours, et que l’âme arrive dans le corps pourvue de toutes les notions métaphysiques, connaissant Dieu, l’espace, l’infini, ayant toutes les idées abstraites, remplie enfin de belles connaissances, qu’elle oublie malheureusement en sortant du ventre de sa mère.

M. Malebranche, de l’Oratoire, dans ses illusions sublimes, non seulement admit les idées innées, mais il ne doutait pas que nous ne vissions tout en Dieu, et que Dieu, pour ainsi dire, ne fût notre âme.

Tant de raisonneurs ayant fait le roman de l’âme, un sage est venu, qui en a fait modestement l’histoire. Locke a développé à l’homme la raison humaine, comme un excellent anatomiste explique les ressorts du corps humain. Il s’aide partout du flambeau de la physique ; il ose quelquefois parler affirmativement, mais il ose aussi douter ; au lieu de définir tout d’un coup ce que nous ne connaissons pas, il examine par degrés ce que nous voulons connaître. Il prend un enfant au moment de sa naissance ; il suit pas à pas les progrès de son entendement ; il voit ce qu’il a de commun avec les bêtes et ce qu’il a au-dessus d’elles ; il consulte surtout son propre témoignage, la conscience de sa pensée. »

Éléments de la philosophie de Newton, éd. Prault (1741), Chapitre VII « Des premiers principes de la matière », OC, t. XV, p. 233-234.Une matière première indifférente à tout...

« Il ne s’agit pas ici d’examiner quel système était plus ridicule, ou celui qui faisait l’eau principe de tout, ou celui qui attribuait tout au feu, ou celui qui imagine des dés mis sans intervalle les uns auprès des autres, et tournant je ne sais comment sur eux-mêmes.

Le système le plus plausible a toujours été, qu’il y a une matière première indifférente à tout, uniforme et capable de toutes les formes, laquelle différemment combinée, constitue cet univers ; les éléments de cette matière sont les mêmes ; elle se modifie suivant les différents moules où elle passe, comme un métal en fusion devient tantôt une urne, tantôt une statue ; c’était l’opinion de Descartes, et elle s’accorde très bien avec la chimère de ses trois éléments ; Newton pensait en ce point sur la matière comme Descartes ; mais il était arrivé à cette conclusion par une autre voie. Comme il ne formait presque jamais de jugement, qu’il ne fût fondé, ou sur l’évidence mathématique, ou sur l’expérience ; il crut avoir l’expérience pour lui dans cet examen. »

Lettre à König, 17 novembre 1752, D5076, Pléiade, t. III, p. 831-832.Le nuage qui dérobe aux héros d’Homère le nuage qu’ils croyaient saisir

« Heureusement, monsieur, toutes nos disputes pointilleuses sur des principes sujets à tant d’exceptions, sur des assertions vraies en plusieurs cas et fausses dans d’autres, n’empêcheront pas la nature de suivre ses lois invisibles et éternelles. Malheur au genre humain, si le monde était comme la plupart des philosophes veulent le faire ! La Fontaine, Fables, « Le gland et la citrouille »Nous ressemblons assez à Matthieu Garo qui affirmait que les citrouilles devaient croître en haut des plus grands arbres, afin que les choses fussent en proportion : vous savez comment Matthieu Garo fut détrompé quand un gland de chêne lui tomba sur le nez dans le temps qu’il raisonnait en profond métaphysicien [...]. La métaphysique est le nuage qui dérobe aux héros d’Homère l’ennemi qu’ils croyaient saisir. »

Micromégas (1752), chapitre VII, « Conversation avec les hommes », dans Romans et contes, Paris, Galimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1979, p. 35-36.Il faut bien citer ce qu’on ne comprend point...

« Enfin Micromégas leur dit : “Puisque vous savez si bien ce qui est hors de vous, sans doute vous savez encore mieux ce qui est en dedans. Dites-moi ce que c’est que votre âme, et comment vous formez vos idées.” Les philosophes parlèrent tous à la fois comme auparavant ; mais ils furent tous de différents avis. Le plus vieux citait Aristote, l’autre prononçait le nom de Descartes ; celui-ci, de Malebranche ; cet autre, de Leibnitz ; cet autre, de Locke. Un vieux péripatéticien dit tout haut avec confiance : “L’âme est une entéléchie, et une raison par qui elle a la puissance d’être ce qu’elle est. C’est ce que déclare expressément Aristote, page 633 de l’édition du Louvre. Ἐντελεχεῖα ἐστι. – Je n’entends pas trop bien le grec, dit le géant. – Ni moi non plus, dit la mite philosophique. – Pourquoi donc, reprit le Sirien, citez-vous un certain Aristote en grec ? – C’est, répliqua le savant, qu’il faut bien citer ce qu’on ne comprend point du tout dans la langue qu’on entend le moins.”

Le cartésien prit ici parole, et dit : “L’âme est un esprit pur qui a reçu dans le ventre de sa mère toutes les idées métaphysiques, et qui, en sortant de là, est obligée d’aller à l’école, et d’apprendre tout de nouveau ce qu’elle a si bien su, et qu’elle ne saura plus. – Ce n’était donc pas la peine, répondit l’animal de huit lieues, que ton âme fût si savante dans le ventre de ta mère, pour être si ignorante quand tu aurais de la barbe au menton. Mais qu’entends-tu par esprit ? – Que me demandez-vous là ? dit le raisonneur ; je n’en ai point d’idée ; on dit que ce n’est pas de la matière. – Mais sais-tu au moins ce que c’est que de la matière ? – Très bien, répondit l’homme. Par exemple cette pierre est grise, et d’une telle forme, elle a ses trois dimensions, elle est pesante et divisible. – Eh bien ! dit le Sirien, cette chose qui te paraît être divisible, pesante et grise, me dirais-tu bien ce que c’est ? Tu vois quelques attributs ; mais le fond de la chose, le connais-tu ? – Non, dit l’autre. – Tu ne sais donc point ce que c’est que la matière.” »

Candide (1759), chapitre trentième « Conclusion », OC, t. XLVIII, p. 255-257.De quoi te mêles-tu ? dit le derviche

« [...] la vieille osa un jour leur dire : Je voudrais savoir lequel est le pire, ou d’être violée cent fois par des pirates nègres, d’avoir une fesse coupée, de passer par les baguettes chez les Bulgares, d’être fouetté et pendu dans un auto-da-fé, d’être disséqué, de ramer en galère, d’éprouver enfin toutes les misères par lesquelles nous avons tous passé, ou bien de rester ici à ne rien faire ? C’est une grande question, dit Candide.

Ce discours fit naître de nouvelles réflexions, et Martin surtout conclut que l’homme était né pour vivre dans les convulsions de l’inquiétude, ou dans la léthargie de l’ennui. Candide n’en convenait pas, mais il n’assurait rien. Pangloss avouait qu’il avait toujours horriblement souffert ; mais ayant soutenu une fois que tout allait à merveille, il le soutenait toujours, et n’en croyait rien [...].

Il y avait dans le voisinage un derviche très fameux, qui passait pour le meilleur philosophe de la Turquie ; ils allèrent le consulter ; Pangloss porta la parole, et lui dit : Maître, nous venons vous prier de nous dire pourquoi un aussi étrange animal que l’homme a été formé ?

De quoi te mêles-tu ? dit le derviche, est-ce là ton affaire ? Mais, mon révérend père, dit Candide, il y a horriblement de mal sur la terre. Qu’importe, dit le derviche, qu’il y ait du mal ou du bien ? Quand Sa Hautesse envoie un vaisseau en Égypte, s’embarrasse-t-elle si les souris qui sont dans le vaisseau sont à leur aise ou non ? Que faut-il donc faire ? dit Pangloss. Te taire, dit le derviche. Je me flattais, dit Pangloss, de raisonner un peu avec vous des effets et des causes, du meilleur des mondes possibles, de l’origine du mal, de la nature de l’âme, et de l’harmonie préétablie. Le derviche à ces mots leur ferma la porte au nez. »

Dictionnaire philosophique (1764), article « Tout est bien », OC, t. XXXV, p. 427-428.La question du bien et du mal demeure un chaos indébrouillable...

« Loin donc que l’opinion du meilleur des mondes possibles console, elle est désespérante pour les philosophes qui l’embrassent. La question du bien et du mal demeure un chaos indébrouillable pour ceux qui cherchent de bonne foi ; c’est un jeu d’esprit pour ceux qui disputent : ils sont des forçats qui jouent avec leurs chaînes. Pour le peuple non pensant, il ressemble assez à des poissons qu’on a transportés d’une rivière dans un réservoir ; ils ne se doutent pas qu’ils sont là pour être mangés le carême ; aussi ne savons-nous rien du tout par nous-mêmes des causes de notre destinée.

Mettons à la fin de presque tous les chapitres de métaphysique les deux lettres des juges romains quand ils n’entendaient pas une cause, N.L. non liquet, Cela n’est pas clair. »

Le Philosophe ignorant (1766), « Doute XXIV », OC, t. LXII, p. 63-64.Les hommes se conduisent par la coutume

« Spinoza fait un système spécieux en quelques points, et bien erroné sur le fond. Bayle a combattu tous les systèmes : qu’est-il arrivé des écrits de l’un et de l’autre ? Ils ont occupé l’oisiveté de quelques lecteurs ; c’est à quoi tous les écrits se réduisent ; et depuis Thalès jusqu’aux professeurs de nos universités, et jusqu’aux plus chimériques raisonneurs, et jusqu’à leurs plagiaires, aucun philosophe n’a influé seulement sur les mœurs de la rue où ils demeuraient. Pourquoi ? Parce que les hommes se conduisent par la coutume, et non par la métaphysique. »

L’Ingénu (1767), chapitre XI, « Comment l’Ingénu développe son génie », OC, t. LXIII C, p. 264-265.J’aime les fables des philosophes...

«“Une chose me frappe surtout dans cette ancienne histoire de la Chine, c’est que presque tout y est vraisemblable et naturel. Je l’admire en ce qu’il n’y a rien de merveilleux.

Pourquoi toutes les autres nations se sont-elles donné des origines fabuleuses ? [...] Ce sont partout des apparitions, des oracles, des prodiges, des sortilèges, des métamorphoses, des songes expliqués, et qui font la destinée des plus grands empires et des plus petits États ; ici des bêtes qui parlent, là des bêtes qu’on adore, des dieux transformés en hommes, et des hommes transformés en dieux. Ah, s’il nous faut des fables, que ces fables soient du moins l’emblème de la vérité ! J’aime les fables des philosophes, je ris de celles des enfants, et je hais celles des imposteurs”. »

Questions sur l’Encyclopédie article « Faculté » (1771), OC, t. XLI, p. 327.Philosophie paresseuse vaut mieux que théologie turbulente

« Personne ne saura jamais par quel mystère il pense.

Cette question s’étend donc à tout dans la nature entière. Je ne sais s’il n’y aurait pas dans cet abîme même une preuve de l’existence de l’Être suprême. Il y a un secret dans tous les premiers ressorts de tous les êtres, à commencer par un galet des bords de la mer, et à finir par l’anneau de Saturne et par la Voie lactée. Or comment ce secret sans que personne le sût ? il faut bien qu’il y ait un être qui soit au fait.

Des savants, pour éclairer notre ignorance, nous disent qu’il faut faire des systèmes, qu’à la fin nous trouverons le secret. Mais nous avons tant cherché sans rien trouver, qu’à la fin on se dégoûte. C’est la philosophie paresseuse, nous crient-ils ; non, c’est le repos raisonnable de gens qui ont couru en vain. Et après tout, philosophie paresseuse vaut mieux que théologie turbulente ; et chimères métaphysiques. »

Questions sur l’Encyclopédie article « Trinité » (1772), OC, t. XLIII, p. 397.La métaphysique a cela de bon...

« Il est vrai que Platon dit souvent des choses toutes différentes, et même toutes contraires ; c’est le privilège des philosophes grecs : et Platon s’est servi de son droit plus qu’aucun des anciens et des modernes.

Un vent grec poussa ces nuages philosophiques d’Athènes dans Alexandrie, ville prodigieusement entêtée de deux choses, d’argent et de chimères. Il y avait dans Alexandrie des Juifs qui ayant fait fortune, se mirent à philosopher.

La métaphysique a cela de bon, qu’elle ne demande pas des études préliminaires bien gênantes. C’est là qu’on peut savoir tout sans avoir jamais rien appris ; et pour peu qu’on ait l’esprit présent un peu subtil et bien faux, on peut être sûr d’aller loin. »

Lettre à D’Alembert, 16 juin 1773, D18425, Pléiade, t. XI, p. 383.Il faut prouver la vérité par des faits

« Je ne connais que Spinoza qui ait bien raisonné ; mais personne ne le peut lire. Ce n’est point par de la métaphysique qu’on détrompera les hommes ; il faut prouver la vérité par les faits. »

LE PROBABILISME

Examen du discours de l’empereur Julien contre la secte des Galiléens, 1769, OC, t. LXXI B, p. 262; édition en ligne.« L’orthodoxie n’a presque jamais été prouvée que par des bourreaux. »

 

Lettre à Claude-Philippe Fyot de La Marche, 3 mars 1766, D13194, Pléiade, t. VIII, p. 397.Je me tiens un des plus aveugles

« Avez-vous encore vos artistes auprès de vous, et ce graveur dont j’ai oublié le nom et dont j’aimais les dessins malgré les dégoûtés de Paris qui n’en ont pas voulu ? Je voudrais qu’à votre recommandation il me dessinât et me gravât une planche assez bizarre destinée à un petit in-octavo. Il s’agit de représenter trois aveugles qui cherchent à tâtons un âne qui s’enfuit. C’est l’emblème de tous les philosophes qui courent après la vérité. Je me tiens un des plus aveugles, et j’ai toujours couru après mon âne. C’est donc mon portrait que je vous demande. »

Lettre à D’Alembert, 5 avril 1766, D13235, Pléiade, t. VIII, p. 426.Voilà mes vrais philosophes

« Le monde se déniaise furieusement. Une grande révolution dans les esprits s’annonce de tous les côtés. Vous ne sauriez croire quels progrès la raison a faits dans une partie de l’Allemagne. Je ne parle pas des impies, qui embrassent ouvertement le système de Spinoza, je parle des honnêtes gens qui n’ont point de principes fixes sur la nature des choses, qui ne savent point ce qui est, mais qui savent très bien ce qui n’est pas : voilà mes vrais philosophes. »

L’A.B.C., ou dialogues entre A, B, C, traduits de l’anglais par M. Huet (1768-1769), Dix-septième entretien « Sur des choses curieuses », OC, t. LXV A, p. 345-346.Rire le lendemain de ses idées de la veille

B

« En conscience, êtes-vous bien sûr de votre système ?

A

Moi ! je ne suis sûr de rien. Je crois qu’il y a un être intelligent, une puissance formatrice, un Dieu. Je tâtonne dans l’obscurité sur tout le reste. J’affirme une idée aujourd’hui, j’en doute demain : après demain je la nie : et je puis me tromper tous les jours. Tous les philosophes de bonne foi que j’ai vus, m’ont avoué quand ils étaient un peu en pointe de vin, que le grand Être ne leur a pas donné une portion d’évidence plus forte que la mienne.

Pensez-vous qu’Épicure vît toujours bien clairement sa déclinaison des atomes ? que Descartes fût persuadé de sa matière striée ? croyez-moi Leibniz riait de ses monades et de son harmonie préétablie. Téliamed riait de ses montagnes formées par la mer. L’auteur des molécules organiques [Buffon] est assez savant et assez galant homme pour en rire. Deux augures, comme vous savez, rient comme des fous quand ils se rencontrent. Il n’y a que le jésuite irlandais Needham qui ne rie point de ses anguilles.

B

Il est vrai qu’en fait de systèmes, il faut toujours se réserver le droit de rire le lendemain de ses idées de la veille. »

Questions sur l’Encyclopédie article « Apparence » (1770), OC, t. XXXVIII, p. 526-527.Autant de plaisir à rechercher la vérité qu’à se moquer de la philosophie

« Rien n’est ni comme il vous paraît, ni à la place où vous croyez qu’il soit.

Plusieurs philosophes fatigués d’être toujours trompés par les corps, ont prononcé de dépit que les corps n’existent pas, et qu’il n’y a de réel que notre esprit. Ils pouvaient conclure tout aussi bien que toutes les apparences étant fausses, et la nature de l’âme étant inconnue comme la matière, il n’y avait en effet ni esprit ni corps.

C’est peut-être ce désespoir de rien connaître, qui a fait dire à certains philosophes chinois, que le néant est le principe et la fin de toutes choses.

Cette philosophie destructive des êtres était fort connue du temps de Molière. Le docteur Marphurius représente toute cette école, quand il enseigne à Sganarelle, qu’il ne faut pas dire : je suis venu ; mais il me semble que je suis venu. Et il peut vous le sembler, sans que la chose soit véritable [Le Mariage forcé, scène 5].

Mais à présent une scène de comédie n’est pas une raison, quoiqu’elle vaille quelquefois mieux ; et il y a souvent autant de plaisir à rechercher la vérité qu’à se moquer de la philosophie. »

Dieu. Réponse au Système de la nature (1770), OC, t. LXXII, p. 158-159.Malheur à ceux qui se battent en nageant

« Dans le doute où nous sommes tous deux, je ne vous dis pas avec Pascal, prenez le plus sûr. Il n’y a rien de sûr dans l’incertitude. Il ne s’agit pas ici de parier, mais d’examiner ; il faut juger, et notre volonté ne détermine pas notre jugement. Je ne vous propose pas de croire des choses extravagantes pour vous tirer d’embarras ; je ne vous dis pas, allez à La Mecque baiser la pierre noire pour vous instruire ; tenez une queue de vache à la main ; affublez-vous d’un scapulaire, soyez imbécile et fanatique pour acquérir la faveur de l’Etre des êtres. Je vous dis, continuez à cultiver la vertu, à être bienfaisant, à regarder toute superstition avec horreur ou avec pitié ; mais adorez avec moi le dessein qui se manifeste dans toute la nature, et par conséquent l’auteur de ce dessein, la cause primordiale et finale de tout ; espérez avec moi que notre monade qui raisonne sur le grand Etre éternel pourra être heureuse par ce grand Etre même. Il n’y a point là de contradiction. Vous ne m’en démontrerez pas l’impossibilité ; de même que je ne puis vous démontrer mathématiquement que la chose est ainsi. Nous ne raisonnons guère en métaphysique que sur des probabilités : nous nageons tous dans une mer dont nous n’avons jamais vu le rivage. Malheur à ceux qui se battent en nageant. Abordera qui pourra ; mais celui qui me crie, vous nagez en vain, il n’y a point de port, me décourage et m’ôte toutes mes forces. »

Lettre à Frederick William, prince-héritier de Prusse, 28 novembre 1770, D16792, Pléiade, t. X, p. 500.L’assurance est un état ridicule

« Il n’y a que des charlatans qui soient certains. Nous ne savons rien des premiers principes. Il est bien extravagant de définir Dieu, les anges, les esprits, et de savoir précisément pourquoi Dieu a formé le monde, quand on ne sait pas pourquoi on remue son bras à sa volonté.

Le doute n’est pas un état bien agréable, mais l’assurance est un état ridicule. »

Questions sur l’Encyclopédie article « Vérité » (1772), subdivision « Vérités historiques », OC, t. XLIII, p. 445-446.De génération en génération, le doute augmente

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« [...] Les vérités historiques ne sont que des probabilités. Si vous avez combattu à la bataille de Philippes, c’est pour vous une vérité que vous connaissez par intuition, par sentiment. Mais pour nous qui habitons tout auprès du désert de Syrie, ce n’est qu’une chose très probable, que nous connaissons par ouï-dire. Combien faut-il de ouï-dire pour former une persuasion égale à celle d’un homme, qui ayant vu la chose, peut se vanter d’avoir une espèce de certitude ?

Celui qui a entendu dire la chose à douze mille témoins oculaires, n’a que douze mille probabilités égales à une forte probabilité, laquelle n’est pas égale à la certitude.

Si vous ne tenez la chose que d’un seul des témoins, vous ne savez rien ; vous devez douter. Si le témoin est mort, vous devez douter encore plus, car vous ne pouvez plus vous éclaircir. Si de plusieurs témoins morts ; vous êtes dans le même cas.

Si de ceux à qui les témoins ont parlé ; le doute doit encore augmenter.

De génération en génération, le doute augmente, et la probabilité diminue ; et bientôt la probabilité est réduite à zéro. »

Questions sur l’Encyclopédie article « Vérité » (1772), subdivision « Des degrés de vérité suivant lesquels on juge les accusés, OC, t. XLIII, p. 446-447.Pencher vers la clémence plus que vers la rigueur

« On peut être traduit en justice ou pour des faits, ou pour des paroles.

Si pour des faits, il faut qu’ils soient aussi certains que le supplice auquel vous condamnerez le coupable. Car si vous n’avez, par exemple, que vingt probabilités contre lui, ces vingt probabilités ne peuvent équivaloir à la certitude de sa mort. Si vous voulez avoir autant de probabilités qu’il vous en faut pour être sûr que vous ne répandez point le sang innocent, il faut qu’elles naissent de témoignages unanimes de déposants qui n’aient aucun intérêt à déposer. De ce concours de probabilités, il se formera une opinion très forte qui pourra servir à excuser votre jugement. Mais comme vous n’aurez jamais de certitude entière, vous ne pourrez vous flatter de connaître parfaitement la vérité. Par conséquent vous devez toujours pencher vers la clémence plus que vers la rigueur. »

Dialogue de Maxime de Madaure, entre Sophronime et Adélos (1776), OC, t. LXXVIII A, p. 282.J’ai toujours reconnu dans la nature un pouvoir suprême

« SOPHRONIME – Mon ami, j’ai toujours suivi la méthode de l’éclecticisme ; j’ai pris dans toutes les sectes ce qui m’a paru le plus vraisemblable. Je me suis interrogé moi-même de bonne foi, je vais encore vous parler de même, tandis qu’il me reste assez de force pour rassembler mes idées, qui vont bientôt s’évanouir.

1° J’ai toujours, avec Platon et Cicéron, reconnu dans la nature un pouvoir suprême, aussi intelligent que puissant, qui a disposé l’univers tel que nous le voyons. »

Dialogues d’Evhémère (1777), cinquième dialogue « Pauvres gens qui creusent dans un abîme. Instinct, principe de toute action dans le genre animal », OC, t. LXXX C, p. 184-186.Un philosophe sans candeur n’est qu’un politique

Callicrate

« Puisque vous ne savez rien, je vous conjure de me dire ce que vous soupçonnez ; vous ne vous êtes point expliqué à moi entièrement. La réserve annonce de la défiance ; un philosophe sans candeur n’est qu’un politique.

Évhémère

Je ne suis en défiance que de moi-même.

Callicrate

Parlez, parlez ; quelquefois, en devinant au hasard, on rencontre.

Évhémère

Eh bien ! je devine que les hommes de tous les temps, de tous les lieux, n’ont jamais dit ni pu dire que des pauvretés sur toutes les choses que vous me demandez ; je devine surtout qu’il nous est absolument inutile d’en être instruits.

Callicrate

Comment, inutile ! N’est-il pas au contraire absolument nécessaire de savoir si nous avons une âme, et de quoi elle est faite ? Ne serait-ce pas le plus grand des plaisirs de voir clairement que la puissance de l’âme est différente de son essence, qu’elle est tout, et qu’elle a complètement la vertu sensitive, étant forme et entéléchie, comme l’a si bien dit Aristote ; et surtout que la syndérèse n’est pas une puissance habituelle ?

Évhémère

Cela est fort beau ; mais une science si sublime paraît nous être interdite. Il faut bien qu’elle ne nous soit pas nécessaire, puisque Dieu ne nous l’a pas donnée. Nous lui devons sans doute tout ce qui peut servir à nous conduire dans cette vie, raison, instinct, faculté de commencer le mouvement, faculté de donner la vie à un être de notre espèce. Le premier de ces dons est ce qui nous distingue de tous les autres animaux ; mais Dieu ne nous a jamais appris quel en est le principe : il n’a donc pas voulu que nous le sussions. Nous ne pouvons pas seulement deviner pourquoi nous remuons le bout du doigt quand nous le voulons, quel est le rapport entre ce petit mouvement d’un de nos membres et notre volonté. Il y a l’infini entre l’un et l’autre. Vouloir arracher à Dieu son secret, croire savoir ce qu’il nous a caché, c’est, ce me semble, une espèce de blasphème ridicule.

Callicrate

Quoi ! je ne saurai jamais ce que c’est qu’une âme ? Et il ne me sera pas démontré que j’en ai une ?

Évhémère

Non, mon ami. »

UN ART DE VIVRE

Mme Du Deffand à Voltaire, 29 mai 1764, D11899, Lettres à Voltaire (1759-1775), Paris, Rivages Poche, 1994, p. 66.« Il faut être Voltaire ou végéter. ».

Carnets, OC, t. LXXXI, p. 391.« En venant au monde on pleure et on réjouit. Il faut rire en mourant et faire pleurer. »

 

Lettre à Jacques Bagieu, 1er avril 1752, D4856, Pléiade, t. III, p. 647-648.J’ai conclu qu’il fallait être son médecin soi-même

« [...] il n’y a rien de plus beau et de plus vrai que le premier aphorisme d’Hippocrate, experientia fallax judicium difficile [l’expérience est trompeuse, le jugement difficile] ; j’ai conclu qu’il fallait être son médecin soi-même, vivre avec régime, secourir de temps en temps la nature et jamais la forcer, mais surtout savoir souffrir, vieillir et mourir [...]. Chacun a dans soi-même, dès sa conception, la cause qui le détruit. Il faut vivre avec cet ennemi jusqu’à ce qu’il nous tue. »

Candide (1759), chapitre trentième « Conclusion », OC, t. XLVIII, p. 258-260.Travaillons sans raisonner...

«Vous devez avoir, dit Candide au Turc, une vaste et magnifique terre ? Je n’ai que vingt arpents, répondit le Turc ; je les cultive avec mes enfants ; le travail éloigne de nous trois grands maux, l’ennui, le vice et le besoin [...]. Je sais aussi, dit Candide, qu’il faut cultiver notre jardin. Vous avez raison, dit Pangloss ; car quand l’homme fut mis dans le jardin d’Éden, il y fut mis, ut operaretur eum, pour qu’il travaillât ; ce qui prouve que l’homme n’est pas né pour le repos. Travaillons sans raisonner, dit Martin, c’est le seul moyen de rendre la vie supportable [...]. »

Idées républicaines (1762), OC, Paris, Garnier, t. XXIV, 1879, p. 431-432.La paix est le fruit de la tolérance

LXII

« Malgré ses défauts, cet ouvrage [De l’esprit des lois de Montesquieu] doit être toujours cher aux hommes, parce que l’auteur a dit sincèrement ce qu’il pense, au lieu que la plupart des écrivains de son pays, à commencer par le grand Bossuet, ont dit souvent ce qu’ils ne pensaient pas. Il a partout fait souvenir les hommes qu’ils sont libres ; il présente à la nature humaine ses titres, qu’elle a perdus dans la plus grande partie de la terre ; il combat la superstition ; il inspire la morale.

LXIII

Sera-ce par des livres qui détruisent la superstition, et qui rendent la vertu aimable, qu’on parviendra à rendre les hommes meilleurs ? Oui ; si les jeunes gens lisent ces livres avec attention, ils seront préservés de toute espèce de fanatisme ; ils sentiront que la paix est le fruit de la tolérance, et le véritable but de toute société.

LXIV

La tolérance est aussi nécessaire en politique qu’en religion ; c’est l’orgueil seul qui est intolérant. C’est lui qui révolte les esprits, en voulant les forcer à penser comme nous ; c’est la source secrète de toutes les divisions.

LXV

La politesse, la circonspection, l’indulgence affermissent l’union entre les amis et dans les familles ; elles feront le même effet dans un petit État, qui est une grande famille. »

Dictionnaire philosophique article « Méchant » (1764), OC, t. XXXVI, p. 345-346.Souviens-toi de ta dignité d’homme

« On nous crie que la nature humaine est essentiellement perverse, que l’homme est né enfant du diable et méchant. Rien n’est plus mal avisé ; car, mon ami, toi qui me prêches que tout le monde est né pervers, tu m’avertis donc que tu es né tel, qu’il faut que je me défie de toi comme d’un renard ou d’un crocodile. Oh point ! me dis-tu, je suis régénéré ; je ne suis ni hérétique ni infidèle, on peut se fier à moi. Mais le reste du genre humain qui est tout hérétique, ou ce que tu appelles infidèle, ne sera donc qu’un assemblage de monstres ; et toutes les fois que tu parleras à un luthérien, ou à un Turc, tu dois être sûr qu’ils te voleront et qu’ils t’assassineront, car ils sont enfants du diable ; ils sont nés méchants ; l’un n’est point régénéré et l’autre est dégénéré. Il serait bien plus raisonnable, bien plus beau de dire aux hommes : Vous êtes tous nés bons ; voyez combien il serait affreux de corrompre la pureté de votre être. Il eût fallu en user avec le genre humain comme on en use avec tous les hommes en particulier. Un chanoine mène-t-il une vie scandaleuse ? on lui dit, Est-il possible que vous déshonoriez la dignité de chanoine ? On fait souvenir un homme de robe qu’il a l’honneur d’être conseiller du roi, et qu’il doit l’exemple. On dit à un soldat pour l’encourager : Songe que tu es du régiment de Champagne. On devrait dire à chaque individu : Souviens-toi de ta dignité d’homme. »

Lettre à Mme Du Deffand, 4 juin 1764, D11904, Pléiade, t. VII, p. 724-725.L’ennui est le pire de tous les états

« Nous avons un grand objet à traiter, il s’agit de bonheur, ou du moins d’être le moins malheureux qu’on peut dans ce monde. Je ne saurais souffrir que vous me disiez que plus on pense plus on est malheureux. Cela est vrai pour les gens qui pensent mal, je ne dis pas pour ceux qui pensent mal de leur prochain, cela est quelquefois très amusant, je dis pour ceux qui pensent tout de travers. Ceux-là sont à plaindre sans doute, parce qu’ils ont une maladie de l’âme, et que toute maladie est un état triste. Mais vous dont l’âme se porte le mieux du monde, sentez, s’il vous plaît, ce que vous devez à la nature. N’est-ce donc rien d’être guéri des malheureux préjugés qui mettent à la chaîne la plupart des hommes, et surtout des femmes ? de ne pas mettre son âme entre les mains d’un charlatan ? de ne pas déshonorer son être par des terreurs et des superstitions indignes de tout être pensant ? d’être dans une indépendance qui vous délivre de la nécessité d’être hypocrite ? de n’avoir de cour à faire à personne et d’ouvrir librement votre âme à vos amis ?

Voilà pourtant votre état. Vous vous trompez vous-même quand vous dites que vous voudriez vous borner à végéter, c’est comme si vous disiez que vous voudriez vous ennuyer. L’ennui est le pire de tous les états. Vous n’avez certainement autre chose à faire, autre parti à prendre, qu’à continuer de rassembler autour de vous vos amis. Vous en avez qui sont dignes de vous. La douceur, et la sûreté de la conversation est un plaisir aussi réel que celui d’un rendez-vous dans la jeunesse. Faites bonne chère, ayez soin de votre santé, amusez-vous quelquefois à dicter vos idées pour comparer ce que vous pensiez la veille à ce que vous pensez aujourd’hui ; vous aurez deux très grands plaisirs, celui de vivre avec la meilleure compagnie de Paris, et celui de vivre avec vous-même ; je vous défie d’imaginer rien de mieux. »

Dictionnaire philosophique article « Philosophe » (1765), OC, t. XXXVI, p. 434-438.La vertu doit être commune au laboureur et au monarque

« Par quelle fatalité, honteuse peut-être pour les peuples occidentaux, faut-il aller au bout de l’Orient pour trouver un sage simple, sans faste, sans imposture, qui enseignait aux hommes à vivre heureux six cents ans avant notre ère vulgaire, dans un temps où tout le Septentrion ignorait l’usage des lettres, et où les Grecs commençaient à peine à se distinguer par la sagesse ? Ce sage est Confucius, qui étant législateur, ne voulut jamais tromper les hommes. Quelle plus belle règle de conduite a-t-on jamais donnée depuis lui dans la terre entière ! Réglez un État comme vous réglez une famille ; on ne peut bien gouverner sa famille qu’en lui donnant l’exemple.

La vertu doit être commune au laboureur et au monarque.

Occupe-toi du soin de prévenir les crimes pour diminuer le soin de les punir.

Sous les bons rois Yao et Xu les Chinois furent bons ; sous les mauvais rois Kie et Chu ils furent méchants.

Fais à autrui comme à toi-même.

Aime les hommes en général ; mais chéris les gens de bien. Oublie les injures, et jamais les bienfaits.

J’ai vu des hommes incapables de sciences, je n’en ai jamais vu incapables de vertus.

Avouons qu’il n’est point de législateur qui ait annoncé des vérités plus utiles au genre humain.

Une foule de philosophes grecs enseigna depuis une morale aussi pure. S’ils s’étaient bornés à leurs vains systèmes de physique, on ne prononcerait aujourd’hui leur nom que pour se moquer d’eux. Si on les respecte encore, c’est qu’ils furent justes, et qu’ils apprirent aux hommes à l’être.

Zaleucos de Locres est un législateur grec érigé en modèle en raison de la stabilité politique de la cité de Locres durant l’Antiquité.On ne peut lire certains endroits de Platon et surtout l’admirable exorde des lois de Zaleucus, sans éprouver dans son cœur l’amour des actions honnêtes et généreuses. Les Romains ont leur Cicéron, qui seul vaut peut-être tous les philosophes de la Grèce. Après lui viennent des hommes encore plus respectables, mais qu’on désespère presque d’imiter : c’est Épictète dans l’esclavage, ce sont les Antonins et les Julien sur le trône.

L’admiration de Voltaire pour les empereurs de la dynastie romaine des Antonins, modèles d’humanité, est constante. Sur l’empereur Julien, on pourra se reporter aux travaux de Julie Boch, Apostat ou philosophe ? La figure de l’empereur Julien dans la pensée française de Montaigne à Voltaire, Paris, H. Champion, 2013.Quel est le citoyen parmi nous qui se priverait, comme Julien, Antonin et Marc-Aurèle, de toutes les délicatesses de notre vie molle et efféminée ? qui dormirait comme eux sur la dure ? qui voudrait s’imposer leur frugalité ? qui marcherait comme eux à pied et tête nus à la tête des armées, exposé tantôt à l’ardeur du soleil, tantôt aux frimas ? qui commanderait comme eux à toutes ses passions ? Il y a parmi nous des dévots ; mais où sont les sages ? où sont les âmes inébranlables, justes, et tolérantes ? »

Lettre à François-Louis Allamand, 12 novembre 1770, D16756, Pléiade, t. X, p. 477.Plus on est sceptique plus on est de bonne composition

« Il faut laisser crier, tâcher d’être supportable, et supporter tout le monde. Plus on est sceptique plus on est de bonne composition. Je passe ma vie à prêcher la paix, et à tourner en ridicule ses ennemis. Par cette manœuvre je fais un peu de bien. »

Questions sur l’Encyclopédie article « Amour », (1770), OC, t. XXXVIII, p. 250-251.Tout ton corps est sensible

« Si quelques philosophes veulent examiner à fond cette matière peu philosophique, qu’ils méditent le Banquet de Platon, dans lequel Socrate amant honnête d’Alcibiade et d’Agathon converse avec eux sur la métaphysique de l’amour.

Lucrèce en parle plus en physicien : Virgile suit les pas de Lucrèce : amor omnibus idem [l'amour est le même pour tous] [...].

La plupart des animaux qui s’accouplent ne goûtent de plaisir que par un seul sens, et dès que cet appétit est satisfait, tout est éteint. Aucun animal, hors toi, ne connaît les embrassements ; tout ton corps est sensible ; tes lèvres surtout jouissent d’une volupté que rien ne lasse, et ce plaisir n’appartient qu’à ton espèce ; enfin, tu peux dans tous les temps te livrer à l’amour, et les animaux n’ont qu’un temps marqué. Si tu réfléchis sur ces prééminences, tu diras avec le comte de Rochester, L’amour dans un pays d’athées ferait adorer la Divinité. »

Lettre à d’Alembert, 19 octobre 1771, D17410, Pléiade, t. X, p. 845-846.Cette philosophie qui console le sage, qui rit des sots...

« Mon cher et vrai philosophe vous aviez grand besoin de cette philosophie qui console le sage, qui rit des sots, qui méprise les fripons et qui déteste les fanatiques [...]. Paris est une ville assiégée où la nourriture de l’âme n’entre plus. Je finis comme Candide en cultivant mon jardin, c’est le seul parti qu’il y ait à prendre. »

Lettre à Théophile Duvernet, 4 mai 1772, D17727, Pléiade, t. X, p. 1026.Disposer de son corps et de son âme à sa fantaisie

« Il est ridicule et horrible de gêner les vivants et les morts. Chacun, ce me semble, doit disposer de son corps et de son âme à sa fantaisie : le grand point est de ne jamais molester ni le corps ni l’âme de son prochain, supposé que ce prochain ait une âme [...]. Le mieux serait peut-être de n’avoir point reçu cette vie dont on se plaint si souvent, et qu’on aime toujours. Mais rien n’a dépendu de nous. Nous sommes attachés, comme dit Horace, avec les gros clous de la nécessité, etc. » [Horace, Odes, I, 35, 17-18].

Questions sur l’Encyclopédie article « Philosophe », Section quatrième (1773-1774), OC, t. XLII B, p. 426 et 428.La philosophie est simple, elle est tranquille, sans envie...

« La philosophie est simple, elle est tranquille, sans envie, sans ambition ; elle médite en paix loin du luxe, du tumulte et des intrigues du monde ; elle est indulgente, elle est compatissante. Sa main pure porte le flambeau qui doit éclairer les hommes ; elle ne s’en est jamais servie pour allumer l’incendie en aucun lieu de la terre. Sa voix est faible, mais elle se fait entendre ; elle dit, elle répète : Adorez Dieu, servez les rois ; aimez les hommes. Les hommes la calomnient ; elle se console en disant : Ils me rendront justice un jour. Elle se console même souvent sans espérer de justice [...].

Tu es un vrai philosophe, lorsque tu fermes l’oreille à la calomnie, aux bruits mensongers qui éclatent avec tant d’impudence, ou qui se glissent avec tant d’artifice. L’empereur Marc-Aurèle dit que les hommes ne seront heureux que quand les rois seront philosophes. Pense, agis toujours comme Marc-Aurèle, et que ta vie soit plus longue que celle de ce monarque le modèle des hommes. »

Lettre à Suzanne Necker, 3 septembre 1773, D18537, Pléiade, t. XI, p. 454.Il faut rire...

« Plus on est vieux et malade plus il faut rire. La décrépitude est trop triste. »

POUR FINIR...

Lettre à Condorcet, 11 mai 1772, D17237, Pléiade, t. X, p. 1031.« Les ouragans passent, et la philosophie demeure. »