C’est qui Voltaire ?

Affairiste ?

Bravant avec courage les périls de l’anachronisme, certains commentateurs reprochent à Voltaire d’avoir pris la peine de se rendre financièrement indépendant. À l’époque où vivait Voltaire, aucune autre voie ne pouvait lui assurer cette liberté d’expression et d’action qui lui a permis de remplir si pleinement sa destinée.

Le Monde, 15 janvier 2015. Vous pouvez consulter son texte ici.Quelques jours après les tragiques événements des 7, 8 et 9 janvier 2015, Alain Badiou, philosophe, dramaturge et écrivain, donnait à lire des réflexions sur le monde « investi en totalité par la figure du capitalisme global, soumis à l’oligarchie internationale qui le régente, et asservi à l’abstraction monétaire comme seule figure reconnue de l’universalité ». Dans la suite du texte, il en venait à poser la dichotomie suivante, divisant « l’opinion démocratique française » en deux entités, l’une placée « du côté constamment progressiste et réellement démocrate de Rousseau », l’autre « du côté de l’affairiste coquin, du riche spéculateur sceptique et jouisseur, qui était comme le mauvais génie logé dans ce Voltaire par ailleurs capable, parfois, d’authentiques combats ».

Ces propos, qui nous apparaissent comme d’emblée orientés et manichéens, appellent des précisions et des nuances.

Voltaire, homme d’argent : témoignages

Citons d’abord le principal intéressé, lorsqu’il entreprit vers 1758 de tracer un bilan de carrière et de vie, ces Mémoires pour servir à la vie de M. de Voltaire, écrits par lui-même (de publication posthume) :

« Il faut être, en France, enclume ou marteau : j’étais né enclume. Un patrimoine court devient tous les jours plus court, parce que tout augmente de prix à la longue, et que souvent le gouvernement a touché aux rentes et aux espèces. Il faut être attentif à toutes les opérations que le ministère, toujours obéré et toujours inconstant, fait dans les finances de l’État. Il y en a toujours quelqu’une dont un particulier peut profiter, sans avoir obligation à personne ; et rien n’est si doux que de faire sa fortune par soi-même : le premier pas coûte quelques peines ; les autres sont aisés. Il faut être économe dans sa jeunesse ; on se trouve dans sa vieillesse un fonds dont on est surpris. C’est le temps où la fortune est le plus nécessaire, c’est celui où je jouis ; et, après avoir vécu chez des rois, je me suis fait roi chez moi, malgré des pertes immenses. »

Alors oui, Voltaire fut un homme d’argent : il fut effectivement très riche ; il se préoccupa toute sa vie durant de gérer au mieux ses intérêts financiers et il eut le sens des affaires. Cela en fait-il pour autant un « affairiste coquin », c’est-à-dire « un homme d’affaires peu scrupuleux, avant tout préoccupé du profit » (Le Robert), un « riche spéculateur sceptique et jouisseur », le premier adjectif étant sans doute à entendre dans le sens de l’indifférence (acception attestée par le Trésor de la langue française) ? La richesse de Voltaire a été étudiée : elle est indiscutablement établie ; les moyens dont il usa pour s’enrichir le sont aussi, quoiqu’il reste à faire dans ce domaine ; mais ravaler Voltaire au rang d’un personnage sans scrupules, essentiellement intéressé par le profit, qui s’enrichit pour jouir en libertin, est une position des plus discutables. En outre, il ne nous semble pas possible, s’agissant de la fortune d’un écrivain d’Ancien Régime, d’occulter les réalités du statut de l’auteur à une époque où ce dernier n’est protégé par aucun droit spécifique, sa propriété intellectuelle étant à peine (ou pas même) conceptualisée.

Il fallait bien vivre, l’indépendance intellectuelle ayant également son prix, comme le suggère Collini (1727-1806), qui fut le secrétaire de Voltaire entre 1752 et 1756. Bien évidemment, son témoignage peut sembler partisan : de bonne extraction, il fut en effet un familier de Voltaire, qui le recommanda à l’électeur palatin, Charles Théodore, dont il devint le secrétaire puis le conseiller, mais ses souvenirs, intitulés Mon séjour auprès de Voltaire, publiés de façon posthume en 1807, ont le mérite de donner à lire un jugement du temps, que l’on ne peut taxer de ce fait d’anachronique.

Cosimo Alessandro Collini, Mon séjour auprès de Voltaire, et lettres inédites que m’écrivit cet homme célèbre jusqu’à la dernière année de sa vie, Paris, Collin, 1807, p. 182-184 ; en ligne sur Gallica.L’homme d’argent que fut Voltaire fait donc l’objet des lignes suivantes dans les mémoires de Collini :

« Voltaire était bon et bienfaisant. On sait qu’il obligea de sa bourse et de son crédit, des hommes qui avaient écrit contre lui ; qu’il secourut et encouragea des gens de lettres qui commençaient leur carrière, et en qui il reconnaissait quelques talents.

« Rien n’a été moins fondé que le reproche d’avarice que l’on a fait à ce grand homme. Ses envieux ne pouvant attaquer ses écrits, s’occupaient sans cesse à trouver dans sa personne des vices et de l’immoralité. Il est vrai que Voltaire réservait toujours une partie de ses revenus, mais il suivait en cela la maxime du docteur Swift qui disait qu’il fallait avoir de l’argent dans la tête et non dans le cœur. Voltaire n’eut dans sa jeunesse qu’une fortune médiocre, c’est ce que j’appris de sa propre bouche. Cette fortune s’accrut ensuite par des héritages, mais plus encore par le commerce de Cadix, et par la souscription faite à Londres pour La Henriade. Cet ouvrage est le seul qui ait contribué à l’accroissement de ses facultés. Jamais il ne se livra et ne fut dans la nécessité de se livrer à aucune de ces manœuvres sordides dont on l’accusa, et par lesquelles, disait-on, il faisait un double et triple gain de ses ouvrages. Il tâcha d’employer de bonne heure ses capitaux, parce qu’il sentait la nécessité de devenir lui-même l’artisan de sa fortune, et de s’assurer une existence indépendante. Cette économie sage et prévoyante ne le trompa pas, et c’est ce que Swift appelait avoir l’argent dans la tête. Qui aurait secouru Voltaire dans sa vieillesse, s’il eût été pauvre ? Les persécuteurs et tous ceux qui le regardaient comme le satan du siècle, n’auraient-ils pas profité de sa situation pour l’accabler encore davantage ? Mais lorsqu’il acheta argent comptant des terres seigneuriales, qu’il fit bâtir des châteaux, qu’il étala le luxe d’un riche particulier, et que son opulence vint au secours des indigents, ne prouva-t-il pas qu’il était faux que la cupidité régnât dans son âme ? L’avare amasse, ne jouit pas et meurt en thésaurisant. Voltaire avait l’art de jouir et d’augmenter sa fortune. La lésinerie n’eut jamais accès dans sa maison : je n’ai jamais connu d’homme que ses domestiques pussent voler plus facilement. Est-ce-là un avare ? Je le répète, il n’était avare que de son temps. »

Ce passage est manifestement écrit en réponse aux détracteurs, orienté pour conforter l’image du grand homme. Collini, dans sa correspondance privée, n’est pas toujours aussi élogieux à l’égard de son maître, surtout au moment de la séparation. Ainsi, s’adressant à Sébastien Dupont, avocat au Conseil d’Alsace à Colmar, en novembre ou décembre 1754, il offrait un portrait de Voltaire, croqué sur le vif et bien éloigné du jouisseur qu’Alain Badiou dénonce : « j’ai juré de ne plus appartenir à aucun philosophe qui soit sec, pâle, hideux, et ce qui pis est, toujours mourant. J’aime les vivants, et ces bons vivants qui font deux repas par jour » (D6006).

Si le témoignage de Collini est sujet à caution, la correspondance privée de Voltaire, où cette opulence est pleinement assumée, ne l’est pas. Citons, parmi d’autres, cette lettre à Jean-Robert Tronchin, son homme d’affaires à Lyon, le 21 janvier 1761 (D9563) :

Depuis 1750, les actifs de Voltaire s’élevaient à 450 000 livres, ses revenus annuels à 80 000 livres en 1758 (comptes de Voltaire chez le notaire Me Delaleu, D.app.137, 142, 306, 399), sommes évidemment considérables au regard du revenu moyen d’un travailleur qui oscillait alors aux environs d’une livre par jour. On peut cependant comparer sa fortune à celle d’un Brunet de Rancy, supérieure à 5 millions – voir Guy Chaussinand-Nogaret, « Capital et structure sociale sous l’Ancien Régime », Annales. Économies, sociétés, civilisations 25, 1970. p. 474, article consultable ici.« Je suis riche, et même très riche pour un homme de lettres.

Je suis né assez pauvre, j’ai fait toute ma vie un métier de gueux, celui de barbouilleur de papier, celui de Jean-Jacques Rousseau, et cependant me voilà avec deux châteaux, deux jolies maisons, soixante-dix mille livres de rente, deux cent mille livres d’argent comptant et quelques feuilles de chêne en effets royaux que je me donne garde de compter.

Savez-vous qu’en outre, j’ai environ cent mille francs placés dans le petit territoire où j’ai fixé mes tabernacles ? Quelquefois, je prends toute ma félicité pour un rêve. J’aurais bien de la peine à vous dire comment j’ai fait pour me rendre le plus heureux des hommes. Je m’en tiens aux faits tout simplement sans raisonner. Je plains le roi mon maître dont les finances n’ont pas été aussi bien administrées que les miennes, je plains Marie-Thérèse et le roi de Prusse, et encore plus leurs sujets. »

Loin de « l’affairiste coquin » et « sceptique », c’est l’homme lucide et économe que donne à lire cette lettre (la rigueur avec laquelle Voltaire tint ses comptes en atteste, son abondante correspondance avec ses banquiers et autres hommes d’affaires aussi) ; notons également qu’au moment où il vante sa bonne administration, Voltaire n’en est pas moins compatissant...

Des prêts aux riches...

Bon père de famille pour autant ? En droit maritime, un prêt à grosse aventure est un prêt dont le taux d’intérêt est important, de l’ordre de 30% (on l’appelle intérêt ou prime de grosse), mais dont une clause stipule que le prêt et la prime sont perdus pour le prêteur si le vaisseau pour lequel est allouée la somme vient à périr durant le voyage convenu. On pourra se reporter à un traité d’époque, M. Pothier, Traités sur différentes matières de droit civil [...] et de jurisprudence française, Paris, Debure, 1773-1774, tome 3, p. 77-97.Les risques qu’il prit nous éloignent de cette image, car Voltaire préféra d’abord le prêt à grosse aventure. Prudent, il se tourna par la suite plus volontiers vers la rente viagère sur des particuliers, avec plus ou moins de bonheur. Ainsi, les prêts qu’il consentit au duc de Wurtemberg constituèrent un placement risqué, dont Voltaire se préoccupe pleinement, pour assurer ses intérêts et ceux de ses proches, Mme Denis en particulier.

Un argent bien employé ?

Voir Lucien Choudin « La collection voltairienne du château de Ferney », Voltaire chez lui. Genève et Ferney, éd. J.-D. Candaux, Genève, 1994, p. 183-206.On sait à quoi Voltaire employa cet argent : à vivre richement (d’abord au-dessus de ses moyens, ensuite plus conformément à ceux-là une fois la fortune mieux établie), c’est un fait et nul ne le contestera ; à acquérir des tableaux et un confortable mobilier ; à pratiquer la table ouverte, en véritable aubergiste de l’Europe, heureux de manifester ainsi sa réussite et avec une magnificence dont il lui arrivera de « rougir » (D8571) ; à donner des spectacles (ses comptes, par exemple, témoignent de nombreuses sommes versées aux musiciens)Corinne Walker, « Des Délices à Ferney : la pratique d’un art de vivre », Voltaire chez lui, p. 167-182. ; à assurer ses vieux jours et ceux des siens.

Dans une perspective moins dédiée au confort personnel ou au plaisir collectif et articulée à ce que J. Donvez nommait le « sentiment très net de la responsabilité que lui imposait sa fortune »De quoi vivait Voltaire ?, Paris, Deux rives, 1949, p. 178., Voltaire soutint, en espèces sonnantes et trébuchantes, les infortunés. Le cas le plus fameux est celui de la veuve Calas et de ses enfants : ainsi, en juin 1763, Voltaire finança en partie un plan d’action concerté par les protestants ; il paya de nombreux mémoires d’avocats ; il donna asile à Donat Calas, comme en témoigne son secrétaire, Wagnière, dans les additions portées au Commentaire historique, autobiographie à la troisième personne publiée par Voltaire en 1776. Ses comptes témoignent aussi d’une générosité moins tapageuse : don à l’hôtel dieu, aumône à un passant, à un pauvre, à un estropié, aux tueurs de loups, etc.

Il épaula des gens de lettres qui trouvèrent protection auprès de lui, comme le soulignait Collini. Surtout, il employa cet argent à conquérir sa liberté (d’expression notamment) vis-à-vis des grands, son indépendance intellectuelle : « Jean Jacques n’écrit que pour écrire et moi j’écris pour agir » (lettre à Jacob Vernes, vers le 15 avril 1767, D14117). L’aventure prussienne auprès de Frédéric II l’avait échaudé, l’amenant à refuser, en 1757, de se rendre en Russie auprès de l’impératrice Élisabeth qui l’invitait pour y écrire l’histoire du tsar Pierre Ier. 

Il en usa également, avant les bâtisseurs utopiques des phalanstères (« La liberté et l’abondance seraient le partage du pays de Gex », écrivait-il à Louis-Gaspard Fabry, le 4 janvier 1760), pour construire Ferney, contribuant ainsi à nourrir plusieurs dizaines de familles, favorisant l’artisanat et l’industrie (notamment horlogèreDaniel Grange, « Voltaire et les horlogers de Ferney », Voltaire chez lui, p. 243-258.), soutenant l’agriculture (l’exemple le plus connu est celui de la charrue à semoir, symbole de l’agriculture éclairée, inventée en 1754 et fonctionnant déjà à Tournay au printemps 1759), faisant édifier une fontaine publique en 1771 et paver les rues, etc. Face à « la rapacité des fermes générales », « des infortunés […] ont à peine de quoi manger un peu de pain noir [...]. Le cœur est déchiré quand on est témoin de tant de malheurs. Je n’achète la terre de Ferney que pour y faire un peu de bien. » (À Antoine Le Bault, 18 novembre 1758). On peut alléguer qu’il satisfit ainsi son ego, devenant seigneur de village, à ceci près qu’il n’asservissait pas les hommes chargés des travaux mais qu’il acquittait scrupuleusement les factures et les gages ; les Fernèsiens, reconnaissants, lui élevèrent une statue.

Il faut donc nuancer le propos caricatural d’Alain Badiou qui campe Voltaire en « spéculateur sceptique et jouisseur », presque libertin, et le corriger par l’image d’un bourgeois ambitieux, qui évolua dans une société d’ordres aux divisions séculaires (qu’il contribua à transformer et dont il ne voulut pas être l’un des parias), qui voulut jouir d’une situation confortable (le bonheur terrestre du « mondain » contre la béatitude éternelle des bienheureux ?), qui aspira à un bonheur tranquille dont cette autre lettre, de 1764, donne le ton :

« J’ai fait bâtir un château bien petit, mais bien commode où je me suis précautionné contre ces ennemis de la nature [la grêle et la neige] : j’y vis avec une nièce que j’aime ; nous y avons marié mademoiselle Corneille à un gentilhomme du voisinage qui demeure avec nous ; je me suis donné une nombreuse famille que la nature m’avait refusée, et je jouis d’un bonheur enfin que je n’ai jamais goûté que dans la retraite. » (D11694).

C’est le repos enfin trouvé après les déboires du courtisan, le bonheur de se sentir libre, indépendant, en accord avec soi-même.

Pour poursuivre vos recherches...

Besterman, Theodore, Voltaire’s household accounts 1760-1778, édition fac-similé, Genève, Institut et Musée Voltaire, New York, The Pierpont Morgan Library, 1968.

Collini, Cosimo Alessandro, Mon séjour auprès de Voltaire, et lettres inédites que m’écrivit cet homme célèbre jusqu’à la dernière année de sa vie, Paris, Collin, 1807.

Chamboredon, R., Fils de soie sur le théâtre des prodiges du commerce. La maison Gilly-Fornier à Cadix au XVIIIe siècle (1748-1786), thèse de doctorat, Université de Toulouse-Le Mirail, 1995.

Chamboredon, R., « Des placements de Voltaire à Cadix », Cahiers Voltaire 7, 2008, p. 41-72.

Citton, Yves et Martial Poirson, « Débat. Voltaire homme d’argent », Cahiers Voltaire 7, 2008, p. 93-143.

Donvez, Jacques, De quoi vivait Voltaire ?, Paris, Deux rives, 1949.

Koźmiński, Léon, Voltaire financier, Paris, Presses universitaires, 1929.

Lopez, Jean-François, « Les investissements de Voltaire dans le commerce colonial et la traite négrière : clarifications et malentendus », Cahiers Voltaire 7, 2008, p. 124-139.

Voltaire chez lui. Genève et Ferney, éd. J.-D. Candaux, Genève, 1994.

 

 

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