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C’est qui Voltaire ?

Misogyne?

Sous le titre «La face cachée de Voltaire», paru dans Le Point du 2 août 2012, Roger-Pol Droit met en lumière des extraits de l’article «Femme» de Voltaire, des écrits qu’il croit censurés dans les éditions modernes du Dictionnaire philosophique afin de dissimuler la misogynie du philosophe.

Un encart intitulé «Misogyne» vient clore la diatribe par l’ajout d’une dernière citation que M. Droit référence dans le Dictionnaire philosophique de 1764.

La question des sources: Dictionnaire philosophique et Questions sur l’Encyclopédie

Il convient en premier lieu de corriger l’erreur majeure qui concerne la source de cette notice «Femme» puisqu’elle occupe une place centrale dans l’argumentation du journaliste. Les lecteurs contemporains ne peuvent effectivement pas lire ce texte de Voltaire dans le Dictionnaire philosophique car il n’en fait pas partie.

Les œuvres alphabétiques, fréquentes au siècle des Lumières, permettent de diffuser les savoirs. Parmi les plus célèbres, l’Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers que publient Diderot et D’Alembert entre 1751 et 1772 – consultable en ligne grâce au projet ENCCRE qui fournit une très utile documentation scientifique –, est une entreprise d’envergure à laquelle ont participé de nombreux collaborateurs. Voltaire lui-même, sollicité par D’Alembert, produit 45 articles qu’il rédige entre 1754 et 1758.

Après cette première contribution à l’Encyclopédie, il fait paraître en 1764 son Dictionnaire philosophique portatif, composé de 73 articles, repris en 1769 sous le titre de La Raison par alphabet, comprenant cette fois 118 articles.

À partir de 1770, coexistent les deux titres: le Dictionnaire philosophique et La Raison par alphabet.

Entre 1770 et 1772, Voltaire publie alors une nouvelle œuvre alphabétique intitulée les Questions sur l’Encyclopédie Ulla Kölving, «Questions sur l’Encyclopédie», dans Dictionnaire général de Voltaire, Raymond Trousson et Jeroom Vercruysse, Paris, Champion, 2003, p. 1019-1023.. Il y reprend ou réécrit certains de ses articles issus du Dictionnaire philosophique ou de l’Encyclopédie ainsi que plusieurs de ses écrits antérieurs. De nouvelles entrées sont également ajoutées. Le tout manifeste une liberté de pensée et d’expression parfois fort éloignée du ton sérieux et objectif attendu dans un dictionnaire. Voltaire excelle alors dans ces formes brèves pour poursuivre sa lutte contre l’Infâme – au cœur de l’entreprise du Dictionnaire philosophique portatif – et n’hésite pas à employer les formes fictionnelles (comme le dialogue du vizir à la fin de l’article «Femme») et versifiées. Le titre des Questions sur l’Encyclopédie trouve son origine dans une demande formulée par l’éditeur Panckoucke qui envisage un Supplément à l’Encyclopédie destiné à amender la version initiale. Bien que le projet entre les deux hommes n’aboutisse pas, Voltaire annote son propre exemplaire de l’Encyclopédie et en retire une série d’articles, tels que «Femme», rédigé à cet effet en 1769, paru en 1771 dans les Questions sur l’Encyclopédie. Le fait est qu’environ 70 articles sur les 440 que compte l’ouvrage opèrent un dialogue ouvert avec l’Encyclopédie; ce que souligne l’introduction de N. Cronk, C. Mervaud et G. Pink dans la dernière édition de 2019 chez Robert Laffont, désormais facilement accessible.

Cette confusion entre le Dictionnaire philosophique et les Questions sur l’Encyclopédie s’explique par les choix effectués lors de la première édition posthume des Œuvres complètes de Voltaire, 1784-1789. L’édition de Kehl fusionna en effet toutes les œuvres alphabétiques, parmi lesquelles les Questions sur l’Encyclopédie, sous un seul et même titre: Dictionnaire philosophique. Les éditeurs s’attachent donc, comme il se doit, à diffuser la version originelle de l’œuvreVoir Alain Sager, «L’actualité du Dictionnaire philosophique à travers sa réception», Cahiers Voltaire 17, p. 21-34.. Il est aisé de vérifier que la version de 1764, à laquelle M. Droit fait référence, s’intitule le Dictionnaire philosophique portatif dont la première édition est disponible sur le site de la Bibliothèque nationale de France (https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k123156s/f33.image). Chacun pourra ainsi constater que l’article «Femme» n’y figure pas mais il est librement accessible dans le volume VI des Questions sur l’ Encyclopédie (Genève, [Cramer], 1770-1772, p. 29-46).

Pour résumer, le lecteur contemporain ne peut consulter l’article «Femme» dans le Dictionnaire philosophique de 1764 car il ne s’y trouve pas: il est rédigé cinq ans plus tard par Voltaire lui-même, une auctorialité que personne n’entend réfuter. Rien n’est donc dissimulé ou «expurgé», rien n’est méconnu non plus au sujet de ce labeur du philosophe, d’autant que les citations choisies par M. Droit sont aussi celles que retient Christiane Mervaud dans le Dictionnaire général de Voltaire paru en 2003 («Femme», p. 505-511). Signalons l’intérêt de cet ouvrage collectif qui, au même titre que l’Inventaire VoltaireInventaire Voltaire, Jean Goulemot, André Magnan et Didier Masseau (dir.), Paris, Gallimard, 1995., est un outil de vulgarisation particulièrement efficace pour appréhender l’œuvre pléthorique du philosophe en évitant les erreurs. Une fois éliminé l’argument d’une quelconque censure, que penser aujourd’hui de cet écrit?

Réaction de Voltaire à l’article «Femme» de l’Encyclopédie

Voltaire rédige donc l’article «Femme» pour réagir à celui de l’Encyclopédie qui paraît en 1761 dans le volume VI, consultable dans cette édition originale, accompagné qui plus est d’informations scientifiques, sur le site du projet ENCCRE.

Cet article de l’Encyclopédie comporte plusieurs rubriques, dont la rubrique «morale» rédigée par Desmahis qui insère une fiction relatant la vie de Chloé afin de dénoncer les mœurs galantes. Ce récit stéréotypé aboutit à la conclusion selon laquelle le seul bonheur possible réside dans les «devoirs de femme et de mère», dans les principes d’une vie domestique propre à cultiver les «sentiments religieux». Voltaire ne cache pas son irritation. Il interroge D’Alembert à ce propos dès 1756 (D7055) et accuse en 1763 un tel article de «déshonorer un ouvrage sérieux» (D11049). Dans une lettre à Diderot datée du 16 novembre 1758, il lui recommande de ne plus «souffr[ir] des articles tels que celui de femme, de fat, etc. ni tant de vaines déclamations, ni tant de puérilités et de lieux communs sans principes, sans définitions, sans instructions» (D7943).

Il convient ainsi de comparer ces deux articles «Femme» et de montrer, en nous limitant aux citations de M. Droit, que Voltaire est un penseur de son temps qui se livre à une sorte de dialogue différé avec les rédacteurs de l’Encyclopédie. La notice de Voltaire et celle de l’Encyclopédie – l’entrée «Femme» faisant l’objet de plusieurs développements pris en charge par divers auteurs: «anthropologie» par Barthez, «droit naturel» par le chevalier de Jaucourt, «morale» par Desmahis, «jusrisprudence» par Boucher d’Argis, etc. – débutent de manière similaire par un examen de l’anatomie des hommes et des femmes. M. Droit cite en effet l’incipit de l’article voltairien ainsi qu’un extrait relatif au physique des femmes, des éléments bien présents dans les traités de l’époque qu’il serait anachronique de considérer tels quels aujourd’hui (qui plus est à l’heure du questionnement sur les genres!). En l’occurrence, Paul-Joseph Barthez reprend dans l’Encyclopédie des études physiologiques portant sur la différence entre homme et femme démontrant que la femme est un «homme manqué», conclusion similaire à celle des philosophes platoniciens également convoqués.

L’autre passage relevé par M. Droit concerne les paroles rapportées d’un vizir, correspondant à la fin de l’article de Voltaire. Il s’agit cette fois de corriger la version de Barthez qui évoque le supposé esclavage des femmes en Orient et leur accès au paradis, «deux grandes erreurs, telles qu’on on en a débité toujours sur le mahométisme». Pour ce faire, Voltaire reprend à son tour la sourate 4 citée dans l’Encyclopédie pour l’expliciter et souligner aussitôt que les femmes musulmanes peuvent demander le divorce. Et d’ajouter une comparaison polémique entre religion chrétienne et religion musulmane:

Il n’est pas permis aux musulmans d’épouser leur belle-sœur, leur nièce, leur sœur de lait, leur belle-fille élevée sous la garde de leur femme; il n’est pas permis d’épouser les deux sœurs. En cela ils sont bien plus sévères que les chrétiens, qui tous les jours achètent à Rome le droit de contracter de tels mariages, qu’ils pourraient faire gratis Voltaire, «Femme», Questions sur l’Encyclopédie, OC, t. 41, p. 350; éd. Robert Laffont, p. 949. Allusion aux dispenses matrimoniales accordées par le pape..

C’est dans cette même veine qu’il développe le thème de la polygamie, dont il rappelle qu’elle ne se limite pas aux seuls musulmans dans un passage intitulé «De la polygamie permise par quelques papes et par quelques réformateurs». Il ne se prive pas d’énumérer, à cette occasion, plusieurs exemples qui émaillent l’histoire de l’Occident. Par conséquent, la réponse du vizir participe de cette diatribe empreinte d’ironie à l’égard de certains chrétiens accusés d’hypocrisie sur la question du mariage.

En ce sens, la discussion fictive imaginée par Voltaire entre un vizir et un représentant de Charles Quint ne saurait être lue au premier degré: les indices de l’écriture voltairienne invitent sans cesse le lecteur à prendre une distance amusée avec les propos, à décrypter la position du philosophe. Il s’agit ici de dénoncer les mœurs chrétiennes, par le biais du mariage qui concerne en tout premier lieu la condition de la femme, en adressant un sourire complice au lecteur.

Une fois enrayés les arguments de M. Droit, que dire plus généralement de la position de Voltaire à l’égard des femmes?

L’article «femme» au regard de quelques écrits de Voltaire (théâtre et autres textes)

Christiane Mervaud, dans sa notice «Femme» du Dictionnaire général de Voltaire, souligne que les écrits de Voltaire n’affichent pas une ligne directrice claire sur la ou les femme(s), contrairement à d’autres philosophes des Lumières comme Diderot ou Montesquieu. Par ailleurs, si Voltaire mentionne la femme à maintes reprises, il est difficile, du fait de l’extrême disparité de ses œuvres, de déterminer une pensée unificatrice et encore moins «une prétendue misogynie» comme David Adams l’a déjà démontré de manière convaincante en 1974 David James Adams, La Femme dans les contes et les romans de Voltaire, Paris, Nizet, 1974, p. 34. – de telles accusations étaient déjà formulées – à l’appui de la correspondance, des poèmes, du théâtre et des contes.

Une œuvre fictionnelle ne se lit pas comme un essai ou une lettre et obéit aux lois génériques qui gouvernent le traitement littéraire des personnages féminins. Tandis que la plupart des contes véhiculent les poncifs attendus sur les femmes tout en s’inscrivant dans une veine libertine teintée d’érotisme, les pièces de théâtre, tragédie ou comédie, font appel à des personnages féminins vertueux conformes aux attentes du public; ce que développe D. Adams (p. 31-67).

Ainsi en est-il de l’opéra de Samson où la perfide Dalila «p… pour la patrie» Voltaire à Thieriot, 17 décembre [1735], D966. de la toute première version, révélée par Jean Sgard, se transforme dès la version suivante en un personnage vertueux, animé d’un amour sincère, victime d’un pouvoir oppresseurJean Sgard, «Le premier Samson de Voltaire», L’Opéra au XVIIIe siècle, Aix-en-Provence, Université de Provence, 1982, p. 513-525.. De fait, les choix d’écriture dépendent inévitablement des modes de réception. Témoins en sont les trois livrets philosophiques entrepris entre 1733 et 1739. Dans un retournement ironique de l’épisode biblique, le paradis terrestre transparaît dans Samson par le culte rendu à Vénus. Dans Tanis et Zélide, les lois de l’amour doivent assurer la paix dans le monde. Dans Pandore, le personnage éponyme apparaît comme le symbole de la liberté de l’homme, le salut de l’humanité, selon une inversion du péché originel Voir Béatrice Ferrier, «Pandora, ou le bonheur originel selon Voltaire», Anabases 19, 2014, p. 313-325.. Les échos au Discours en vers sur l’homme y sont perceptibles tout comme dans les deux premières Épîtres sur le bonheur, publiées anonymement en mars 1738. Au cours de cette même période, la pièce de théâtre de L’Enfant prodigue, jouée avec succès en 1736 à la Comédie-Française, ajoute un personnage féminin à la parabole évangélique, en l’occurrence un personnage héroïque qui assure le salut de l’amant repenti, par son propre pardon, à la place de celui du père dans le récit de Luc.

À l’évidence, Voltaire ne peut passer outre les goûts du public et notamment du public féminin pour rencontrer le succès. Toutefois cette revendication du droit au bonheur, par la voie de l’amour, est une revendication constante et sincère chez Voltaire qui dépasse le simple thème de circonstance. Précisons que l’article «Femme» des Questions sur l’Encyclopédie défend ce droit des femmes à l’amour, Voltaire s’empressant de corriger De l’esprit des lois de Montesquieu à partir des propos de Plutarque dont il loue «l’enthousiasme très touchant» à l’égard de la gent féminine (Œuvres complètes, t. 41, p. 348; éd. Robert Laffont, p. 948).

Ce sont par ailleurs des questions affectant directement la condition féminine que Voltaire aborde dans ses comédies, à l’instar de L’Enfant prodigue qui défend les principes d’un mariage d’amour contre un mariage gouverné par les lois d’un simple contrat financier. Citons Le Droit du seigneur qui dénonce le droit de cuissage ou Nanine qui souligne le sort difficile des femmes au XVIIIe siècle, partagées entre le couvent ou le mariage. Contrairement au Droit du seigneur, Nanine offre une interprétation plus subversive puisque la situation n’est pas résolue par la révélation d’une noble naissance de la jeune orpheline. La pièce s’achève bel et bien par un constat en demi-teinte, que la mise en scène de Laurent Hatat a mis en exergue dans une lecture féministe que le texte de Voltaire autorise Laurent Hatat, «Montrer Nanine: de la curiosité littéraire aux questions de société», Cahiers Voltaire 13, p. 169-171; Béatrice Ferrier, «Le théâtre de Voltaire dans les classes à la lumière de Nanine», Cahiers Voltaire 14, p. 185-195.: Nanine consent à épouser le comte mais l’interrogation reste ouverte sur cette mésalliance, sur une union déséquilibrée entre deux individus de classe sociale différente qui dériverait vers une forme de possession, une emprise de l’homme sur la femme donnant lieu à des actes d’injustice. Madeleine Rousseau Raaphorst remarque une évolution de ce traitement des personnages féminins au théâtre vers une «indépendance d’esprit s’affirmant de plus en plus de Zaïre à Tancrède» Madeleine Rousseau Raaphorst, «Voltaire et féminisme: un examen du théâtre et des contes», SVEC 89, 1972, p. 1328-1329.. C’est effectivement la rébellion amère d’Aménaïde contre son père et contre le pouvoir qui se fait entendre avec force dans le dénouement de Tancrède. Sans prétendre à l’exhaustivité tant le corpus théâtral est abondant, notons pour finir une petite pièce en un acte, au titre évocateur, La Femme qui a raison, parue en 1748, suivie en 1759 d’une version en trois actes. Toute la fable repose sur les bons choix qu’opère une mère de famille, en l’absence de son époux, pour l’éducation de ses enfants dont l’avenir est scellé par un double mariage d’amour.

Cette question de l’éducation et de l’éducation des filles en particulier touche Voltaire dans sa propre vie en 1760 lorsqu’il accueille à Ferney, sous son toit, Marie-Françoise Corneille, la nièce déshéritée du grand Corneille, âgée de dix-huit ans, à qui il faut encore apprendre les principes de la lecture et de l’écriture. Il convient aussi de l’établir, en l’occurrence la marier dans les meilleures conditions. C’est donc dans ces années-là que Voltaire s’intéresse de plus près à l’éducation féminine. Il fait paraître L’Éducation des filles, petite scène à deux voix entre deux amies, créée en 1761Voir l’introduction à Voltaire, L’Éducation des filles, éd. François Moureau, Œuvres complètes, t. 60A, p. 201., qui porte plus spécifiquement sur les critères à prendre en compte pour déterminer le choix d’un époux. Il y dénigre l’éducation que dispensent les couvents – un leitmotiv au XVIIIe siècle –, perçus comme des prisons auxquelles le mariage offre la seule alternative possible et la libération tant attendue; ce qui fait l’objet d’une satire virulente dans le discours final de Sophronie:

Vous ne sortez guère de votre prison que pour être promise à un inconnu qui vient vous épier à la grille; quel qu’il soit, vous le regardez comme un libérateur, et, fût-il un singe, vous vous croyez trop heureuse: vous vous donnez à lui sans le connaître; vous vivez avec lui sans l’aimer. C’est un marché qu’on a fait sans vous, et bientôt après les deux parties se repentent (Œuvres complètes, t. 60A, p. 211).

À l’inverse, une bonne éducation permet de développer l’esprit d’une jeune fille et notamment de former son esprit critique en la considérant comme «un être pensant dont il f[aut] cultiver l’âme, et non comme une poupée, qu’on ajuste, qu’on montre et qu’on renferme le moment d’après» (p. 213). Tel est le cas de Sophronie que sa mère a jugée «digne de penser [d’elle]-même» (p. 211) en lui octroyant le choix d’un époux grâce à une éducation utile qui passe notamment par le théâtre, en adéquation avec son statut social. Cette défense des pièces de théâtre comme outil d’instruction est un principe souligné à plusieurs reprises par Voltaire. Il écrit par exemple, à la fin de la «Dissertation sur la tragédie ancienne et moderne», en tête de Sémiramis: «La véritable tragédie est l’école de la vertu […] l’instruction se trouve dans la tragédie toute en action» Voltaire, Sémiramis, éd. Robert Niklaus, Œuvres complètes, t. 30A, p. 164.. En ce sens, les idées diffusées par le théâtre et notamment celles qui abordent la question de la place des femmes donnent vraisemblablement à entendre la voix de Voltaire. Les thèmes choisis, tels que l’amour ou le mariage dans les livrets d’opéra ou les comédies, ne sont donc pas le seul fait des circonstances ou des conventions génériques: leur traitement dévoile une vraie prise de position contre les injustices sociales faites aux femmes.

Mentionnons à ce titre l’existence d’un opuscule paru en 1765, Femmes, soyez soumises à vos maris, où la liberté féminine est revendiquée dans un plaidoyer du personnage féminin, Mme de Grancey, contre saint Paul qui présente le mariage comme une forme d’ «esclavage» de l’épouse:

Je sais bien qu’en général les hommes ont les muscles plus forts que les nôtres, et qu’ils peuvent donner un coup de poing mieux appliqué: j’ai bien peur que ce ne soit là l’origine de leur supériorité. Ils prétendent avoir aussi la tête mieux organisée, et, en conséquence, ils se vantent d’être plus capables de gouverner; mais je leur montrerai des reines qui valent bien des rois. On me parlait ces jours passés d’une princesse allemande qui se lève à cinq heures du matin pour travailler à rendre ses sujets heureux, qui dirige toutes les affaires, répond à toutes les lettres, encourage tous les arts, et qui répand autant de bienfaits qu’elle a de lumières. Son courage égale ses connaissances; aussi n’a-t-elle pas été élevée dans un couvent par des imbéciles qui nous apprennent ce qu’il faut ignorer, et qui nous laissent ignorer ce qu’il faut apprendre. Pour moi, si j’avais un État à gouverner, je me sens capable d’oser suivre ce modèle Voltaire, Femmes, soyez soumises à vos maris, éd. Diana Guiragossian-Carr, Œuvres complètes, t. 60A, p. 346. La princesse dont il est question n’est autre que Catherine II, impératrice de Russie depuis 1762, comme le précise l’éditrice..

La tirade est particulièrement éloquente puisqu’elle annonce, sur un ton certes très différent, des arguments déployés dans le fameux article «Femme» des Questions sur l'Encyclopédie, comme celui d’une supériorité physique des hommes impliquant une supériorité de l’esprit:

Il n’est pas étonnant qu’en tout pays l’homme se soit rendu maître de la femme, tout étant fondé sur la force. Il a d’ordinaire beaucoup de supériorité par celle du corps et même de l’esprit. On a vu des femmes très savantes comme il en fut de guerrières; mais il n’y en a jamais eu d’inventrices (Œuvres complètes, t. 41, p. 348; éd. Robert Laffont, p. 948).

Or lire ces deux textes en regard l’un de l’autre montre, grâce au décalage ironique qui repose sur la polyphonie dans Femmes, soyez soumises à vos maris, que Voltaire n’est pas dupe de ces clichés sur la femme quand bien même il les diffuse à son tour. Il est d’ailleurs frappant de constater que la construction de ce passage des Questions sur l'Encyclopédie reprend la même trame argumentative que le discours de Mme de Grancey: l’idée d’une infériorité de la femme, plus encline à la douceur et à la sociabilité, donne ensuite lieu à une réflexion sur le pouvoir.

L’évocation de la loi salique, dans les deux cas, conduit à dénoncer l’idée d’une incapacité des femmes à gouverner en France, contrairement au reste de l’Europe. Dans l’œuvre alphabétique, c’est l’occasion de s’opposer à Mazarin en le ridiculisant par ses supposés propos sur les femmes dont «il était toujours à craindre qu’elles ne se laissassent subjuguer par des amants incapables de gouverner douze poules» (Œuvres complètes, t. 41, p. 349; éd. Robert Laffont, p. 949). Et Voltaire de poursuivre, à l’instar de Femmes, soyez soumises à vos maris, par un hommage rendu aux reines et impératrices d’Europe.

Il est certain que Voltaire s’amuse de tels clichés qui sont autant de manières de faire sourire son lecteur sans pour autant tendre à la moindre visée satirique contre les femmes. Il va sans dire que ces propos, s’ils étaient prononcés aujourd’hui, à l’heure où l’égalité homme / femme est l’objet de nos préoccupations, seraient perçus comme profondément sexistes; ce qui serait le cas. Mais il convient de tenir compte de ce décalage énonciatif entre des écrits du XVIIIe siècle et la réception distanciée qui doit en être faite aujourd’hui.

Sans avoir fait le tour de la question, ajoutons toutefois que ces écrits en faveur des femmes, de leur liberté, du droit au divorce notamment dans les articles «Adultère» ou «Divorce» des Questions sur l’Encyclopédie – à l’image des musulmanes dans l’article «Femme» comme dans Femmes, soyez soumises à vos maris – placent Voltaire bien loin d’une position misogyne qui reviendrait étymologiquement à haïr les femmes. Il n’en est pas féministe pour autant, dans un sens qui serait anachronique. La cause des femmes, en particulier à partir des années 1760, s’inscrit pour Voltaire dans sa lutte contre l’Infâme, dans la grande cause des injustices commises par des lois tyranniques. Tout comme il dénonce les jugements iniques liés aux intolérances de tous ordres, il plaide aussi pour l’indulgence en faveur de mères accusées d’infanticide dans le Commentaire sur le livre Des délits et des peines en 1766 ou s’insurge contre des condamnations à mort cruelles dans l’article «Supplices» des Questions sur l’Encyclopédie selon l’analyse de Christiane Mervaud Voir Christiane Mervaud, «Voltaire et la répression des crimes et délits sexuels. Les femmes devant la justice», Revue Voltaire 14, p. 133-151 (en particulier p. 147 et suiv.)..

Les femmes dans la vie de Voltaire

Pour finir, il est surprenant d’accuser Voltaire de misogynie quand on connaît sa vie et notamment sa profonde admiration pour Émilie Du Châtelet qu’il rencontre en 1733 et dont il partage le quotidien à Cirey. Cette liaison mue par la passion dans un premier temps, nourrie ensuite par une forte complicité amicale et intellectuelle en dépit des crises, s’achève en 1749, à la mort tragique de celle que son amant, inconsolable, nomme l’«ami de vingt ans» ou «le grand homme».

Dans la dédicace d’Alzire qu’il lui adresse en 1736, il remet en cause les stéréotypes d’une autre époque qui confineraient les hommes à «la guerre» ou à «l’oisiveté» tandis que «la coquetterie» Voltaire, Alzire, éd. T. E. D. Braun, Œuvres complètes, t. 14, p. 109-116, ici p. 110. serait le lot des femmes. Hommage y est rendu à l’instruction des femmes contre la satire de Boileau, une instruction savante qu’incarne la «divine Émilie» rangée parmi les philosophes du temps. Nombreux sont les témoignages de ce grand respect que Voltaire éprouve à l’égard de cette femme de sciences qui diffusa notamment les principes de Newton en revendiquant une ambition que nous pourrions qualifier de féministe; ce que dévoile fort bien la préface de l’Abrégé de l’optique de M. Newton dans les extraits reproduits par Ulla Kölving:

On écrit ordinairement p[ou]r l’utilité des autres et p[ou]r sa gloire, moi j’écris p[ou]r mon instruction particulière et p[ou]r la gloire de mon sexe, et p[ou]r celle de Mr Newton, les hommes lui ont rendu l’hommage qu’ils devaient à celui qui fait la gloire de l’humanité, mais la moitié du genre humain manque encore à son triomphe (Cahiers Voltaire 18, p. 320).

En dehors d’Émilie, Voltaire appréciait la compagnie des femmes avec qui il s’entretenait régulièrement. Les multiples dédicaces ou poèmes et l’ampleur de la correspondance l’attestent. Si l’objectif de diffusion de ses propres idées dans les salons et parmi les cours européennes fait partie d’une réelle stratégie de la part du philosophe, il n’en demeure pas moins que ce commerce régulier avec Mme d’Épinay (la «belle philosophe»), Mme Du Deffand, les princesses du Nord ou encore Catherine II pour n’en citer que quelques-unes, rend compte de relations amicales et intellectuelles certaines.

Voltaire reconnaît sans l’ombre d’un doute les talents des femmes, qui n’ont rien à envier à ceux des hommes, et tout particulièrement leurs compétences intellectuelles qui furent longtemps dissimulées par crainte de la risée générale. Il «défend [les femmes] pour autant qu’elles n’ont pas, selon lui, à être prisonnières d’obligations de leur sexe qui ne sont que des représentations, au reste dangereuses pour la cause philosophique elle-même»Florence Lotterie, Le Genre des Lumières. Femme et philosophe au XVIIIe siècle, Paris, Classiques Garnier, 2013, p. 111., rappelle Florence Lotterie. Même si la transition n’est pas complètement achevée au XVIIIe siècle, Voltaire fait partie de ceux qui œuvrent en faveur de la place des femmes dans une vie intellectuelle foisonnante, dans la diffusion d’idées nouvelles. Il l’affiche publiquement dans la dédicace d’Alzire: «Nous sommes au temps, j’ose le dire, où il faut qu’un poète soit philosophe, et où une femme peut l’être hardiment.» (Œuvres complètes, t. 14, p. 111). Et il confie, en privé, à son ami Berger, voir en la réussite de la musicienne Mlle Duval «la preuve de [son] petit système que les femmes sont capables de tout ce que [les hommes] f[ont], et que la seule différence qui est entre elles et [eux], c’est qu’elles sont plus aimables» Voltaire à Berger, 18 octobre 1736, D1173. Que soit remerciée Raphaëlle Legrand pour le signalement de cette référence..

Pour poursuivre vos recherches:

Cave, Christophe, «Les philosophes ont-ils un sexe? Émilie du Châtelet et la marquise Du Deffand dans la correspondance de Voltaire», Revue Voltaire 14, p. 167-184.

Hoffmann, Paul, La Femme dans la pensée des Lumières, Paris, Ophrys, 1977.

Les Amies de Voltaire dans la correspondance: 1749-1778, Paris, Champion, 2007.

Pomeau, René, Voltaire en son temps, Fayard, Voltaire Foundation, 1995, t. II, «Mademoiselle Corneille», p. 87-95.